L’unité africaine ne vaut-elle pas mieux qu’un panafricanisme coupé-décalé ?

 

Des esprits brumeux s’emploient à tourner en ridicule l’indignation que suscite la violence (qui n’a rien d’inédit) extrême dont est victime le peuple africain d’Amérique du nord. A leurs yeux, une telle indignation est le témoignage d’une proximité suspecte avec les défis socio-politiques de la diaspora et donc la seule solidarité légitime est celle qui se doit d’être manifestée à l’endroit des africains du continent. Tandis qu’une telle attitude prouve ainsi que son impertinence n’a d’égal que son arrogance, depuis son siège en Ethiopie, l’Union Africaine a réagit promptement, le 29 mai dernier, en interpellant le gouvernement des Etats-Unis d’Amérique sur ce que M. Moussa Faki Mahamat, le Président de la Commission de l’Union africaine, qualifie et condamne comme un meurtre motivé par des « formes de discrimination fondées sur la race ».  Cette prise de position, qui peut être considérée comme historique, se réfère à la résolution de l’(ex)Organisation de l’Unité Africaine, prise lors de sa première conférence, au Caire en juillet 1964, qui condamnait le racisme à l’encontre « des citoyens noirs des Etats-Unis d’Amérique ». Cette sortie inhabituelle de l’UA, qui brille en général par un mutisme sinon complice du moins interrogateur, vient démentir l’attitude coupable des indignations sélectives d’individus au panafricanisme douteux. Cependant, il faut bien reconnaître que les temps qui courent nous mettent devant le spectacle d’un panafricanisme qui se définirait comme un panafricanisme coupé-décalé. Quels en sont les traits ?

 

  • Panafricanisme décalé :

La pandémie de covid-19, qui a frappé en premier lieu l’Asie et l’Europe, ne peut suffire à elle seule – aussi majeur que soit l’évènement – comme élément de décryptage des enjeux du XXIème siècle et de sa deuxième décennie qu’ouvre l’année 2020. Pourtant, alors que nous semblons à peine en sortir, cette crise sanitaire mondiale montre qu’elle a vocation à préciser, reconfigurer, et aussi même confondre les contours des rapports sociopolitiques qui peuvent parfois sembler aller de soi.

Confusion 

Elle tient au fait que les sursauts émotionnels des masses populaires, illusoirement amplifiés par les nouveaux outils de communication, sont trompeurs. Après les nombreuses manifestations contre l’esclavage, les multiples mobilisations contre le Franc des colonies françaises d’Afrique (FCFA), etc, problématiques qui semblent fédérer les communautés africaines en dépit de leurs divers ancrages géographiques ou territoriales, on aura – à juste titre – peut-être été déboussolé devant le spectacle de l’enthousiasme qu’une partie de l’opinion africaine a manifesté. Ce triomphalisme impertinent consistait, au moment où les pays européens commençaient à se barricader chacun entre ses frontières pour lutter contre le Covid-19, à faire (avec bonheur) le faux constat selon lequel le continent africain ne serait pas concerné par la crise sanitaire mondiale. Aujourd’hui encore, des articles de presse paraissent ici et là pour alimenter le débat sur l’étonnante chance du continent à se tirer si bien d’affaire…

Ce débat pourtant manifeste, en la renforçant, une opposition insidieuse entre continentalité et diasporicité africaines[1] : alors que les expériences des diasporas africaines valent absolument, dans une perspective panafricaniste rigoureuse, comme du vécu d’africain(e)s. En France comme aux USA, plusieurs agglomérations connues pour accueillir en grand nombre les communautés africaines font partie des territoires où les populations ont le plus été impactées. Il ne suffit d’ailleurs pas que les africains ou ‘’les noirs’’ soient immunisés contre la pathologie, puisqu’ils peuvent en subirent les conséquences autrement – comme nous avons déjà essayé de le montrer[2]. L’attitude qui consiste à se féliciter faussement d’une immunité continentale face au covid-19, en oubliant que celle-ci n’a qu’une portée insignifiante si n’est pas pris en compte le sort des mondes africains diasporiques, a la même valeur que la posture – tout panafricain qu’on prétend être – des indignations sélectives.

Au-delà des sursauts spontanément mobilisateurs, les personnes qui se revendiquent du panafricanisme, et qui voudraient voir la famille africaine globale affirmer pleinement sa dignité en ce XXIème, ont à se rendre compte, devant le spectacle de ce panafricanisme décalé, de cette fragmentation des consciences populaires. Cela aiderait d’ailleurs les uns et les autres, au sein de leurs organisations respectives, à se garder de se complaire dans des postures qui laissent à croire que pour eux la cause est acquise.

 

Reconfiguration 

Pourtant, dans les limites même de leurs déploiements, les différentes mobilisations de ces cinq dernières années ont des effets réels. Il est certain que le fait que l’Union Africaine hausse le ton contre le racisme institutionnel des Etats-Unis d’Amérique est le résultat du travail des organisations qui militent et sensibilisent sur les enjeux d’une solidarité panafricaine véritable. Leur activisme, sur le continent comme dans la diaspora, ne pouvait pas plus longtemps ne susciter que les élans réactionnaires de répressions des aspirations des jeunes à la liberté, à la prospérité et la dignité de la famille africaine globale. Aussi bien, est-ce manquer de comprendre sérieusement le dynamisme des sociétés africaines, les évolutions de l’opinion publique d’une jeunesse gagnée par la passion des savoirs-africains, que de considérer que l’attitude de l’Union Africaine serait commandée par la soumission de cette institution aux intérêts de la Chine[3]. Non, c’est plutôt le travail militant de conscientisation panafricaniste, menée par associations et cercles de réflexion, qui exerce une pression sur les gouvernements africains et qui est visible au travers de faits comme le communiqué de M. Moussa Faki Mahamat.

On pourrait accorder un peu plus de crédit à l’hypothèse que ce communiqué viserait à détourner l’attention de l’opinion publique de la gestion très peu efficace par l’U.A. de la crise du covid-19 ; ce qui signifierait par ailleurs que les responsables de cette institution sont conscients que celle-ci n’est pas excusable aux yeux de cette même opinion qu’on voudrait distraire. Mais nous fustigeons cette tendance qui, s’acharnant sur les gouvernements africains, est incapable de voir dans les acteurs sociopolitiques africains autres que les Etats, d’authentiques volontés politiques dont l’action reconfigurent – certes lentement et difficilement – les rapports sociétaux intra-fricains. Un tel acharnement ne peut être que stérile puisque sa seule manière d’expliquer les problématiques africaines est de les rapporter à des causes exogènes, comme le conflit sino-américain. Celui-ci a bien des incidences sur la marche du monde, mais ne peut à lui seul expliquer toutes les dynamiques animant la vie des peuples africains particulièrement.

Néanmoins, il reste que la prise de position de l’Union Africaine s’inscrit dans une perspective de panafricanisme coupé.

 

Panafricanisme coupé

On peut en effet déplorer une sorte de coupe confusionniste dans les postures panafricaines que des institutions comme l’Union Africaine adoptent. Il est donc légitime de questionner sa prétention à fustiger une injustice d’outre-Atlantique, sans afficher la même promptitude à taper du point sur la table en ce qui concerne les innombrables outrages à la dignité de la vie sur le continent. Nous savons par exemple qu’en Mauritanie prévalent encore et toujours des formes de pratique esclavagiste liées à des discriminations raciales : quand l’Union Africaine se décidera-t-elle à résoudre énergiquement ce problème ?

Ce panafricanisme coupé s’enracine dans les politiques diplomatiques des Etats membres de l’UA. eux-mêmes. Comment en effet ne pas éprouver de la confusion quand, alors que le 29 mai dernier le président de la Commission de l’Union Africaine rendait publique son communiqué dénonçant le racisme institutionnel des USA dont George Flyod a été victime, la veille – c’est-à-dire le jeudi 28 mai – le Rwanda renouvelait un accord militaire avec le gouvernement américain[4]. Le Rwanda qui a assuré la présidence de l’UA. en 2018.

Les choix du gouvernement congolais actuel participent de cette confusion. La mémoire de la destruction de la société congolaise (plus largement de l’Afrique centrale) par l’esclavage qui a fourni en homme, c’est-à-dire en bras exploités inhumainement, des sociétés comme celle qui deviendra en 1776 les USA, cette mémoire manque dramatiquement à la classe politique congolaise. Quelle portée réelle peut avoir le communiqué de l’Union Africaine quand ses membres, comme le Congo qui recevait[5] une aide de 150 millions de Franc des colonies françaises d’Afrique la semaine précédant l’assassinat de M. Flyod, ne peuvent pas se passer de l’assistance financière du pays visé par le même communiqué ?

Alors que la Zone de libre-change continentale africaine (ZLECA), qui est censé améliorer l’intégration africaine, entrait en vigueur en mai 2019, et alors que l’an 2020 marque pour plusieurs pays africains la 60ème année de leurs indépendances, l’Union Africaine laisse à l’initiative d’un pays occidental – à l’histoire coloniale et raciste riches – un projet à la teneur de Africa 2020. Projet qualifié par ses promoteurs de panafricain.  Le panafricanisme ne signifie pas grand-chose sans la part importante du rôle des artistes dans l’affirmation de cette doctrine de l’émancipation africaine globale. Il ne peut être question, dans une perspective panafricaniste, de couper la poire en deux – en gardant un morceau et en jetant l’autre – entre l’exigence de veiller à l’intégrité physique des africains où qu’il soit à travers le monde et la nécessité de faire vivre les pratiques artistiques africaines sur le continent pour le réenchanter.

 

 

Précision 

Ce qui se précise, dans les circonstances actuelles, c’est que le panafricanisme peut être Garvéyiste, Nkrumaiste, Nyérériste, Matsouaniste ou Bogandiste, Malcolmiste, Sankariste, etc. Mais aucun de ces ismes panafricains ne saurait être troqué avec le panafricanisme coupé-décalé des indignations sélectives, de la continentalité qui ne se reconnait dans la diasporicité que dans les transferts de fonds de celle-ci, de la diasporicité qui méprise le continent, et des nationalismes pro-impérialistes ou des impérialismes au panafricanisme usurpé.

 

 

Job IKAMA.

[1] Voici la critique qu’adresse l’écrivain Sami Tchak à l’endroit de cette attitude : « Noiristes-Panafricanistes-Diasporistes. Nombre d’entre vous ont parlé, pour ce virus, comme d’une victoire de l’Afrique, la pandémie faisant plus de morts dans des pays occidentaux. Ce dernier point inspire un peu d’ironie à certains d’entre vous. Victoire !

Aux États-Unis, ce sont des Noirs que ce virus tue le plus. Les Noirs étasuniens ne sont plus vos frères et sœurs… ? Ah bon? En France, le département le plus touché, c’est la Seine Saint-Denis, département bourré d’Africains. Dans Paris, ce sont les quartiers pauvres des 18e et 19e arrondissements, où se concentrent des Africains, qui sont les plus touchés.
Mais, l’Afrique est en Afrique, pas ailleurs. Pourtant, vous aviez raison: elle est en France, elle est dans les Amériques, aussi. Ceux qui, parmi vous, avaient réclamé Obama comme un fils d’Afrique pourraient aussi réclamer les Noirs étasuniens morts et à mourir du Covid et verraient que le bilan n’est pas si reluisant que ça, que l’Afrique paie hors de son sol un lourd tribut dans cette pandémie, car, et vous aviez raison de le rappeler, l’Afrique est partout. Mais là, ce n’est pas la faute de l’Afrique, plutôt le poids de l’Histoire. » Cf., Post Facebook du 10 mai 2020.

[2] https://amecas.wordpress.com/2020/04/12/covid-19-la-pandemie-de-la-verite/?fbclid=IwAR0JLRPqnQXSkGG8HIF0dWWZ6PgX8TfgcyBDuUA2vr3G7A0vQzex0GlRtBI

[3] Consulter le lien suivant, pour accéder à l’article dont l’auteur exprime ce point de vue. https://medium.com/@andrangombet/mort-de-george-floyd-lindécence-de-moussa-faki-president-de-la-commission-de-l-union-africaine-4017dbdc16bc

 

[4] https://www.agenceecofin.com/securite/2905-77060-cooperation-les-etats-unis-et-le-rwanda-signent-un-nouvel-accord-militaire?utm_source=newsletter_12543&utm_medium=email&utm_campaign=ecofin-gestion-publique-finance-29-05-2020

[5] https://www.vox.cg/2020/05/les-americains-octroient-une-aide-de-150-millions-fcfa-pour-la-covid-19/?fbclid=IwAR27mlRl4zALwenFv6Qitk_epw2s-j4ZYOxb24obPhQww6Ee1_QxjodXMv0

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