État failli, fragile ou déliquescent: étude comparée du Sud-Soudan, de la République centrafricaine et de la Somalie

« État failli », « État fragile », ces concepts voisins mais gradués sont souvent utilisés pour désigner l’impuissance des États à assurer les missions régaliennes auprès des populations qu’ils régissent, notamment la sécurité de celles-ci. Ils définissent la déliquescence de l’État en tant que structure mais aussi de la société civile qu’il régit. Cette définition d’origine anglo-saxonne (failed states) est apparue pour décrire de manière empirique le constat des conflits dans l’Afrique des Grands Lacs, durant la décennie des années 90. L’ONG Fund for Peace fournit un index classant les États sur le critère de la stabilité. Le trio de tête est composé de 3 pays de l’Afrique subsaharienne : le Sud-Soudan, la Somalie et la République Centrafricaine, suivi de près du Soudan et de la République démocratique du Congo. Récemment la stabilité du Sud-Soudan fut pointée du doigt suite à un raid meurtrier commis le vendredi 18 avril 2016 par un groupe armé venu du Sud soudan à Garbella, dans la région limitrophe de l’Éthiopie au Sud-Soudan, replaçant ainsi la question des états faillis au cœur de l’actualité.

Mis à part la Somalie, qui est située à la Corne de l’Afrique, ce trio de tête se trouve au carrefour de l’Afrique de l’Est, de l’Afrique des Grands Lacs et l’Afrique centrale. Y a-t-il lieu de voir une corrélation entre les différentes situations de ces pays ? En tous cas, si similitudes il y a au niveau des affres traversés par ces pays, il est permis de s’interroger sur les similitudes voire la liaison entre les difficultés de ces États.

Le monopole de la violence légitime perdu

La définition wébérienne de l’Etat est la plus usitée dans les relations internationales car elle permet la signature de traités de quelconque valeur. Celle-ci définit l’État comme étant l’unique entité politique détentrice du monopole de la violence légitime, la seule capable et concernée par le droit de la guerre. En géopolitique, il s’agit de la caractéristique qui permet de jauger si un État est solide, fragilisé ou défaillant. La présence de milices contestant l’autorité étatique en place est donc la première atteinte à ce pré-carré étatique fondamentale. Dans les cas des 3 pays étudiés ici, une première similitude en ressort : la présence de milices armées hostiles à l’autorité légitime et légale.
Le Sud-Soudan a obtenu son indépendance en 2011. Pour beaucoup, la lutte du Sud-Soudan est celle d’une zone composée en majorité de Nuer et de Dinka, chrétiens et pratiquants des religions africaines traditionnelles, face à un Nord composé d’Arabes et de Noirs arabisés (se démarquant par leur revendication à l’arabité via la pratique de l’arabe soudanais). De ce fait, la lutte sud-soudanaise a reçu le soutien des dirigeants de la région (Museveni).
La République Centrafricaine, située au cœur de l’Afrique centrale, connait une lente désagrégation depuis la chute de Bokassa en 1979. Fragilisée par la situation économique désastreuse du pays, la faible densité démographique du pays et sa place stratégique en Afrique centrale, la République Centrafricaine accueille à son insu les bases arrières des milices contestant les pouvoirs en place des pays frontaliers.

Depuis 2013, la République Centrafricaine connait une crise insurrectionnelle menée par la Seleka, qui est un amalgame de multiples partis d’oppositions et de milices hétérogènes. Le seul dénominateur commun à cette coalition est « l’islam », qui est plus revendiqué sous un angle identitaire que politique. Chassant du pouvoir central le président François Bozizé, la Seleka, dirigée par Michel Djotodia, ne remplacera pas le régime par un autre. En effet celui-ci est à la tête d’une coalition hétérogène incapable d’instaurer l’ordre public. D’où ensuite les affrontements communautaires et religieux qui s’en suivirent, les milices anti-balaka s’attaquant aux populations musulmanes en guise de représailles face aux exactions de la Seleka .

La Somalie représente le terrain le plus morcelé des 3 cas. L’État central somalien ne contrôle effectivement que la capitale, de Mogadiscio. Sur l’espace reconnu par l’ensemble de la communauté internationale, se revendiquent d’autres Etats comme le Somaliland et le Puntland. A ces États, s’ajoutent diverses milices armées réunies sous la bannière Al Shebab. Cet état de fait prend ses racines dans la chute du régime dit socialiste du général Mohamed Siad Barre, dirigeant du pays de 1969 à 1991. Le népotisme du régime s’aliéna le soutien populaire et celui des notables claniques locaux, partiellement soutenu par l’Éthiopie voisine. Les conflits armés débutés en 1988 par le SNM (Somali National Movement) transforment la contestation contre le régime de Mohamed Siad Barre mute en volonté de sécession de l’état somalien. La chute du régime en janvier 1991 entraine la sécession de l’ancienne Somalie britannique sous le nom de Somaliland, sous l’égide du SNM.
La présence de forces armées contestant l’autorité de l’État dans son domaine régalien, le maintien de l’ordre public, entraîne de facto dans ces états fragiles, la contestation de celui à l’échelon au dessus, l’administration d’un territoire donné.

La légitimité du territoire

La vision maximaliste de la notion de défaillance de l’État défend la thèse que celui-ci (l’État) est défaillant par nature. Cette conception de l’État est défendue par les militants transnationalistes et altermondialistes. Elle consiste à faire de la société civile l’Alpha et l’Oméga de l’organisation sociale et politique. Le bémol dans cette vision est dans le fait que les réseaux criminogènes sont majoritairement issus des sociétés civiles. Les logiques marchandes seront également les premières à bénéficier de l’absence de régulation étatique. La légitimité d’un État, au niveau international, dépend uniquement de la reconnaissance des autres acteurs internationaux, c’est-à-dire les autres États en grande majorité. Ainsi l’État légitime, aux yeux de la communauté internationale, peut perdre le contrôle de la majeure partie de son territoire, du moins s’il contrôle la capitale politique.

En Somalie, l’État central n’exerce réellement son autorité que sur Mogadiscio et ses alentours. A l’inverse, lorsque François Bozizé a fui Bangui, capitale de la République Centrafricaine, son gouvernement n’était plus alors représentatif de la continuité de l’État, Michel Djodjota devient l’intermédiaire. Pour autant, l’accession à l’indépendance du Sud-Soudan n’a pas pacifié le Darfour, qui est toujours en conflit avec le régime de Khartoum. Ce qui déstabilise le Sud-Soudan et remet en cause le tracé des frontières. De plus, l’intervention des puissances étrangères ayant soutenu la rébellion ne peut s’effacer du jour au lendemain, celles-ci espérant bien avoir une part du « gâteau pétrolier » sud-soudanais.

La présence d’un « état failli » est une menace pour l’équilibre régional, que cela soit en Afrique centrale pour la République Centrafricaine (ou la République démocratique du Congo, 5ème au classement des failed States) ou en Afrique orientale pour le Sud-Soudan et la Somalie. En effet, les territoires non contrôlés sont un refuge parfait pour les réseaux mafieux et leurs trafics. Surtout s’ils peuvent servir de base arrière à des mouvements armés hostiles aux régimes en place. Les pays frontaliers interviennent ainsi militairement, directement ou indirectement, pour soutenir les gouvernements reconnus par la communauté internationale. Ainsi en 2006, les forces éthiopiennes envahirent la Somalie et Mogadiscio, contrôlée alors par les milices des tribunaux islamiques (fédération d’anciens et des différents chefs de guerre), qui sont favorables au Hizbul Islam, un parti islamique susceptible de déclencher une « guerre sainte contre l’Éthiopie » pour récupérer l’Ogaden ( région éthiopienne peuplée en majorité de Somali rétrocédé à Hailé Sélassié après la seconde guerre mondiale).

Au Sud-soudan, la contestation des rebelles menée par le vice président Riak Machar déstabilise le pays et laisse la place à divers groupes armées, dont un aurait mené une razzia meurtrière à la frontière de l’Éthiopie.

La République Centrafricaine n’est pas en reste en matière d’intervention extérieure subie. Si l’on excepte l’opération Sangaris effectuée par la France depuis décembre 2013, les interventions directes du Tchad voisin sont récurrentes.

L’échec de l’État-nation ou de la Nation-État  ?

L’on parle souvent d’État-nation, l’on décrit souvent que l’État bâtit de fait la nation, ce qui en réalité n’est qu’une construction a posteriori de celui-ci. Force est de constater qu’il convient de nuancer cette affirmation. Le protonationalisme, le sentiment nationalitaire doit être existant pour que la greffe institutionnelle et mythique de l’État ne soit pas vue comme un diktat, un assujettissement venu d’une force extérieure. Or une grande partie des États actuels sont vus comme des héritages coloniaux, et donc des « coquilles vides ». Celles-ci n’ont pas été, ou peu, remplies d’aspirations nationalitaires par ses Peuples (celui-ci étant définie en tant qu’ethnie). Autant de valeurs positives nécessaires pour la construction du roman national.

En République Centrafricaine, le projet national ne s’est jamais remis de l’échec du projet panafricain de Barthélémy Boganda . La rivalité clanique des Somalis n’a pas encore été sublimé par un projet politique commun fédérateur (ce sera peut-être le cas de l’islam politique, seul socle commun). Au Sud-Soudan, la lutte contre Khartoum a occulté la nécessité de vivre ensemble entre Nuer et Dinka, qui guerroyaient jusqu’alors entre eux sans organiser un partage équitable des terres ( nécessaire pour les sociétés pastorales qu’elles sont traditionnellement). La faillite ou la fragilité de l’État ne serait donc que le symptôme de l’échec du vivre ensemble, de la nation en construction, de ce plébiscite de tous les jours (formule excessive mais néanmoins illustrative d’Ernest Renan ) ? La question reste d’actualité.

Bruce MATESO

3 commentaires sur « État failli, fragile ou déliquescent: étude comparée du Sud-Soudan, de la République centrafricaine et de la Somalie »

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